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Géopolitique et développement durable

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 lotan apporte la democratieL’expression 'nouvelles guerres' a été utilisée d’abord par la chercheuse et militante anglaise Mary Kaldor, animatrice du mouvement END (European Nuclear Disarmament), co-fondatrice de la Helsinki Citizens’ Assembly ou HCA en 1990 (réseau international représenté en France par l’Assemblée européenne des citoyens AEC), membre fondatrice en 2007 du European Council on Foreign Relation. Son livre ‘New and Old Wars, organized violence in a global era’, publié pour la première fois en 1999, et réédité en 2012 chez Polity Press (et toujours pas traduit en français) est le fruit de ses observations par rapport aux conflits en ex-Yougoslavie et dans le Caucase. Ces guerres sont ‘nouvelles’ en ce sens qu’elles se différencient des guerres classiques, souvent qualifiées de ‘Westphaliennes’, en référence au traité de Westphalie de 1648 qui a vu le commencement du système international fondé sur les Etats modernes. Des guerres inter-étatiques , ‘prolongement de la politique par d’autres moyens’, pour reprendre l’expression fameuse de Clausewitz

Les Etats optimisent leurs appareils militaires, et dans une large mesure se construisent dans la guerre ; ces guerres ont un début (déclaration) et une fin (traité dit de paix), se traduisent par des gains et des pertes (principalement territoriales). Si les guerres mondiales du XXe siècle ont pris une dimension sans précédent, elles sont restées dans ce schéma. Pourtant pendant cette période ‘moderne’ du XVIIe au XXe siècle, de nombreux conflits n’ont pas tout à fait suivi le modèle westphalien (ou du moins ses règles). Il s’agit des guerres de conquête coloniale des XVII-XXe siècles, dans lesquelles le conquérant a dénié au conquis le statut d’égal, puis dans les luttes et guerres de libération nationale du XXe siècle, guerres asymétriques , puis refusé de reconnaître le caractère national des combattants anti-coloniaux, bien que le but de ces derniers soit bien de construire un Etat indépendant. Et ces guerres, dont on peut souvent identifier un début, se terminent par un traité (et l’indépendance).
DECHIRE MURSLes ‘nouvelles guerres’ se déroulent essentiellement à l’intérieur d’Etat ou de certaines régions. Elles n’opposent pas des Etats face à face, mais une multiplicité d’acteurs, armées plus ou moins ‘nationales’, milices diverses, forces armées extérieures (régulières, miliciennes, privées). Sur les 49 conflits actifs répertoriés en 2016, un seul pouvait être considéré comme opposant deux Etats, si l’on se réfère au Uppsala Conflict Data Program, cité dans le rapport annuel du SIPRI 2017. Loin de contribuer à construire ou renforcer les Etats, les ‘nouvelles guerres’ procèdent de leurs dislocations (ou les provoquent, ou les accentuent). Il est assez difficile de dater leur commencement. Elles ne se terminent généralement pas par un traité mais par un gel (cessez-le-feu indéfini), ou par un processus dit ‘de paix’ indéfiniment prolongé, avec continuité, interruption et/ou poursuite sporadique des combats.

Pathologie sociale

Syria destruction warBertrand Badie, dans son introduction à l’ouvrage ‘Guerres d’hier et d’aujourd’hui , introduction à Nouvelles guerres, Comprendre les conflits du XXIe siècle’ (co-écrit avec Dominique Vidal, paru aux éditions La Découverte 2016), constate : ‘En fait, ces nouvelles guerres renvoient d’abord aux situations de crise sociale aiguë vécues par les sociétés concernées.

Loin d’être le résultat d’une compétition inter-étatique, elles dérivent d’un échec de l’État, de sa faiblesse, de son incapacité à s’affirmer, de son manque de légitimité, de son inaptitude à faire face à la décomposition sociale’. Les fractures sont internes aux sociétés. Elles peuvent être accentuées par des facteurs externes permanents ou conjoncturels, par des pressions étrangères, des politiques économiques imposées comme les ‘ajustements’ exigés par le FMI et d’autres, par les activités des multinationales, l’organisation internationale de la corruption. Elles peuvent se nourrir de conflits locaux non réglés ou de conflit de basse intensité déjà en cours (par exemple au Mali, au Yémen…). ‘C’est cette articulation forte entre des pathologies sociales douloureuses et une compétition politique extra-institutionnelle qui donne naissance à cette forme nouvelle de conflictualité’, souligne Bertrand Badie. Dès lors, les pathologies sociales mènent le jeu. De plus, rapidement ces guerres, pour certaines paradoxalement, constituent une forme de protection physique et de moyen économique de survie. La société guerrière pénètre dans la vie quotidienne de chacun, sans que, pour autant, un ordre politique ne la domine. Elle peut devenir un mode de vie, et même s’organiser en système social, pour reprendre l’expression de l’écrivain libanais Ahmad Beydoun concernant la guerre civile libanaise et mis en exergue dans le livre de Tonci Kuzmanic et Arno Truger ‘Yugoslavia at War, Center For Peace and Conflict Resolution Schlaining / Peace Institute Ljubijana, 1992.
Ces guerres se polarisent très rapidement dans leur développement propre. Les conflits deviennent ethniques ou confessionnels dans la guerre et du fait des belligérants eux-mêmes, comme on l’a vu en 1991-92 en Yougoslavie, ou en Syrie en 2011-12. La rapidité avec laquelle l’Islam et le christianisme se sont imposés pour forger des clivages au sein de la République centrafricaine de 2013 suffit à démontrer que la référence religieuse ne suscite pas les nouvelles guerres, mais agit comme mode d’aménagement d’une ‘société guerrière qui ne peut vivre qu’en se clivant’. Dans 100 % des cas, de l’Afghanistan au Sahel, de la Syrie aux Philippines, les groupes djihadistes, se référant à Al Qaïda ou à Daech, ne sont apparus sur le terrain qu’une fois que les processus de dislocation avaient dégénéré en des guerres, dont les djihadistes ne sont jamais à l’origine. La purification ethnique/confessionnelle devient non un effet collatéral du conflit, mais sa rationalité même, avec déplacements de populations, massacres et parfois génocide.

Interventions étrangères

Les ‘nouvelles guerres’ ne sont au départ, pas du tout, ou très peu, provoquées par des interventions étrangères politiques et/ou militaires directes (par exemple de telles ingérences ne sont pas à l’origine des guerres en Yougoslavie, en Syrie, en Afrique Sahélienne…). Elles peuvent être en partie la conséquence d’un intervention antérieure (la guerre en Irak à partir de 2006 suite à l’intervention américaine de 2003, dans une certaine mesure la guerre civile libyenne à partir de 2013, suite à la fois au soulèvement populaire anti-Kadhafi et à l’intervention occidentale de 2011). Dans les crises, une fois celles-ci ouvertes, les grandes puissances, les puissances régionales, les voisins, ne manquent pas d’intervenir, de manière plus ou moins visible et plus ou moins massive, pour défendre leurs intérêts économiques ou politiques, soutenir une faction particulière, empêcher que le conflit s’étende. Ces actions se font directement et unilatéralement (comme par exemple au Yémen avec la coalition arabe à direction saoudo-émiratis soutenue par les Etats Unis et la France, ou en Syrie (à partir de 2012), avec l’Iran et la Russie, (massivement seulement à partir de 2015), ou sous couvert de mandats internationaux, ONU ou autres.

Il arrive que les forces d’interposition agissant sous ces mandats deviennent un problème supplémentaire sur le terrain et, assez généralement, ces interventions sont plutôt de l’ordre de celle du pompier-pyromane. Bertrand Badie a remarqué que souvent cette insertion des puissants dans des conflits qui leur sont étrangers se révélait incertaine, mêlant l’image du gendarme et celle du brancardier . Contrairement à ce que l’on pouvait observer aux siècles précédents, ces interventions qui se révèlent coûteuses, sont militairement assez inefficaces (nous y reviendrons). Les très grandes interventions militaires qui se sont déroulées depuis la fin de la guerre froide principalement américaines se sont faites au nom de la guerre juste , voire du droit international , et de la responsabilité de protéger sans respecter ni le droit ni la protection des populations… Elles ne constituent pas de nouvelles guerres, mais se combinent avec ces dernières ; elles s’apparentent plutôt à la diplomatie de la canonnière telle que les puissants la pratiquaient au XIXe siècle.

La sécuritisation - Les Etats et la peur

mandat arret 0La sécuritisation, c’est la transformation sociale des problèmes publics en enjeux de sécurité, quand les Etat définissent certains problèmes politiques ou sociaux comme ‘menace existentielle’ et donc comme relevant de questions de sécurité fondamentale . Dès lors, des moyens particuliers et exorbitants sont mis en œuvre (militaires, juridiques, politiques, idéologiques…). Le terme a été utilisé d’abord par des chercheurs danois d’études stratégiques à la fin des années 1980 dont Barry Buzan analysant les Etats et la peur et les politiques qui en découlent. Ces dernières années, surtout depuis 2001, nous sommes passés, dans le monde entier, d’une tendance à la sécurisation comme politique de panique à un état général de normalisation et d’hégémonie de la sécuritisation
Au nom du combat contre des menaces réelles ou supposées, les Etats prennent des mesures qui restreignent et détruisent les droits et garanties fondamentales le plus souvent en dehors de toute situation de guerre effective. Avec des lois d’exception, diverses formes d’états d’urgence et de situation hors du droit commun. En pratique, ces politiques étatiques de plus en plus sécuritaires, signifient moins de sécurité pour les citoyens. La lutte contre le ‘terrorisme’ permet de justifier cette sécuritisation et de propager un discours général de guerre. Les terroristes se comptent, il est vrai, par centaines. Mais les discours, et les politiques mises en œuvre vont propager l’image de menaces et d’ennemis multiformes et omniprésents. A commencer par ‘l’invasion migratoire’, concernant cette fois-ci des millions de personnes considérées comme menaçants par nature. Ce qui justifie les nationalismes et racismes les plus violents, qui se répandent dans le monde, de l’Inde à la Pologne, des Etats-Unis à l’Autriche…
EUROPA BARBELESCependant la résistance aux vraies menaces existentielles, les catastrophes écologiques en cours (dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, pollution généralisée, épuisement des ressources), les facteurs continus de catastrophes économiques et sociales (corruption mondiale et évasion fiscale, impunité des systèmes financiers criminogènes), ne font l’objet d’aucune politique de sécurité sérieuse. Depuis les années 1990, le Département de la défense étasunien considère le ‘climate change’ comme un défi de sécurité majeur. La conclusion n’est pas qu’il faille lutter contre ce qui produit le dérèglement climatique, mais qu’il faut augmenter le budget de la défense !

Le complexe militaro-sécuritaire

Le 17 janvier 1961, au terme de ses mandats, le président D. Eisenhower avait mis en garde son pays contre la montée en puissance d’un ‘complexe militaro-industriel’ , alliance des états-majors, des fournisseurs d’équipements militaires, des compagnies énergétiques. Ce complexe a prospéré et a su profiter de la course aux armements de la période de guerre froide. Aujourd’hui, dans le contexte du néo-libéralisme inégalitaire et globalisé, nous avons affaire à quelque chose d’encore plus puissant, un complexe militaro-sécuritaire où l’on retrouve la vieille industrie des marchands de canons (et d’avions, missiles, armes lourdes ou légères, etc.) et une partie de la nouvelle, celle des technologies de communication, de surveillance et de contrôle. Des industriels, actifs tant dans le secteur militaire que civil au service de politiques de projections extérieures et de contrôle intérieur.


Les armements

HOTEL EUROPEPendant la période de la guerre froide (1947-1989), les grandes puissances avaient développé deux lignes stratégiques : celle de l’affrontement global et central (les forces de l’OTAN contre celles du Pacte de Varsovie) et celle des guerres périphériques de plus ou moins grande intensité, ou prédominait la guerre anti-insurrectionnelle (Counter Insurgencies). La première exigeait le surarmement, y compris nucléaire. La seconde, des doctrines d’engagement des forces et des moyens d’intervention. Comme il faut au moins une trentaine d’années pour concevoir et rendre opérationnel un système d’armes, et que d’énormes intérêts sont en jeu, les armements du premier type, ceux d’une éventuelle troisième guerre mondiale, ont continué à être produits et de nouveaux modèles conçus. Certaines armes conçues d’abord pour l’affrontement global étant utilisées aussi pour la Counter Insurgencies, Et avec les progrès technologiques, des matériels de types totalement nouveaux sont apparus, et même de nouveaux champs de batailles (cyberguerre).
En matière militaire, il ne s’agit pas, ou pas pour le moment, de détruire les forces d’une superpuissance hostile, il s’agit de ‘maintenir l’ordre’. Il ne s’agit plus forcément de ‘conquérir les esprits et les cœurs’ (en référence au président Lyndon Johnson qui déclare en 1965 à propos du Viêt-Nam "the ultimate victory will depend on the hearts and minds of the people who actually live out there"), comme on prétendait le faire lors des guerres anti-insurrectionnelles du XXe siècle mais d’assurer une pacification suffisante - et/ou ou de tolérer un certain chaos (Alain Joxe) circonscrit.
Les actions sécurocratiques sont des opérations de plus ou moins grande ampleur, menées par des plus ou moins grandes puissances, des actions ‘ sécurocratiques’, souligne Jeff Halper. Cet auteur a analysé le cas israélien, tant en ce qui concerne les méthodes militaires et policières expérimentées par les Israéliens contre les Palestiniens et les voisins arabes, et analysé l’insertion d’Israël au cœur du ‘complexe militaro-sécuritaire mondial’. 
L’un des paradoxes de la situation est l’inefficacité des moyens militaro-sécuritaires pour résoudre les crises. Malgré la disproportion en capacités logistiques par rapport à ses adversaires, son contrôle du ciel, ses politiques de terres brûlées et de destruction massives, malgré l’appui massif des Russes et des Iraniens, le régime syrien, n’est pas encore venu à bout d’une rébellion pourtant divisée et mal organisée et ce, sept ans après le déclenchement de son offensive militaire contre la rébellion. La formidable coalition anti-Daech, sous commandement de la superpuissance américaine, a mis des années à venir à bout (en gros) de l’appareil militaire de Daech, qui n’a jamais compté, au grand maximum, moins de 40.000 combattants (c’est-à-dire l’effectif, mais sans le matériel, de l’armée tunisienne). Les armes lourdes et/ou hypersophistiquées, (du porte-avions au drone-tueur bourré d’électronique), des armées occidentales (et principalement de celle des Etats-Unis), ou arabes (de l'Arabie Saoudite et des E.A.U) coûtent incroyablement cher, tout en s’avérant incroyablement inadaptées, au Sahel comme au Yémen ou en Syrie-Irak. En se basant sur la capacité destroupes françaises à mettre hors d'état de nuire environ 900 combattants djihadistes en Syrie-Irak et au Sahel, le colonel français Goya a fait un petit calcul en 2017 : soit un million d’euros par combattant ennemi éliminé. 

La sécuritisation insécuritaire

PICASSO guerre paixAprès les années de décroissance ou de stabilité des dépenses militaires mondiales qui ont suivi la fin de la guerre froide, celles -ci sont reparties à la hausse : 1.739 milliards de dollars en 2017. On empile les matériels de guerre globale, les nouvelles technologies de surveillance et d’interventions ciblées, la recherche et développement. Les Etats-Unis sont responsables d’un gros tiers de ces dépenses, poussées en avant par Trump (610 mds). Un deuxième petit tiers, soit près de 578 mds, est le fait des sept plus grands ‘consommateurs’ : Chine, Arabie Saoudite, Russie, France, Royaume-Uni, Allemagne, Japon. Le reste du monde cumule ‘seulement’ 551 milliards (U$). Mais ces budgets ne rendent pas comptent des dépenses liées à la sécuritisation policière, et de plus en plus militarisée, comme par exemple les dépenses pour ‘faire la guerre aux migrants’. Or, cette guerre s’amplifie : construction du mur ‘à l’israélienne’, à la frontière méridionale des Etats-Unis, et de nombre d’autres plus petits murs ; fermeture de la frontière maritime de l’Europe, ce qui inclut le triplement du budget de l’agence Frontex et création de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Nous assistons au détournement de l’aide publique au développement (APD) européenne. Cette 'aide' ne sert pas à combattre la pauvreté , la réduire, appuyer l’essor économique des pays du Sud. Elle sert plutôt à développer les politiques de contrôle migratoire, notamment les centres de concentration, pardon, de rétention destinés aux migrants. Cette sécuritisation civile s’étend dans le monde entier. Un exemple entre mille ? Le projet ‘Safe City’ de surveillance et contrôle de la ville de Nice dont la mise en place est pilotée par l’entreprise Thalès
Bernard Dréano, 17 juillet 2018
Avec l’aimable autorisation de l’auteur