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Géopolitique et développement durable

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Polémologie / Irénologie

 

DLcUjSoX4AAmDbBDepuis 1945, le nombre d'Etats qui ont renoncé à l'aventure nucléaire correspond peu ou prou au nombre de 'prétendants' à l'atome. En ce qui concerne les premiers, les élites au pouvoir se sont donné les moyens d’amorcer une évolution/révolution par rapport à leurs sujets-citoyens et aussi par rapport à leurs voisins ou ennemis. Cette démarche est vertueuse, en raison de leur renoncement et du pourquoi de ce renoncement. Se débarrasser à un moment précis de l’Histoire d’un outil qui devenait un fardeau encombrant ou insupportable est un acte politique et pas seulement un calcul d’opportunités. 

Au Brésil et en Argentine, par exemple, les élites ont frayé leur chemin vers la dénucléarisation et le processus, unique en son genre, s’est joué en duo. Depuis, le Brésil se singularise. Alors qu’il est l’un des rares Etats dans le monde à maîtriser l’ensemble du cycle de l’uranium (extraction, enrichissement), et qu’il ambitionne d’enrichir son uranium pour propulser ses futurs sous-marins, il a inscrit (1988) dans sa Constitution,  l’interdiction de posséder une arme nucléaire . 

Les cas suédois et sud-africain

exits topSi la Suisse a abandonné ses recherches dans la plus grande discrétion en 1985 (après avoir consulté son peuple par referendum en 1962, tel n’est pas le cas de la Suède, comme le confirmeront des représentants qui se sont retrouvés à Helsinki en octobre 2013 à l’initiative des médecins d’IPPNW (Helsinki, octobre 2013). Pourquoi ce pays, techniquement capable d’acquérir la bombe, a-t-il renoncé 25 ans après avoir débuté ses recherches ? Comment est-il passé de l’option nucléaire à la promotion du ‘non’ ? On serait tenté de tout expliquer par le manque d’appétence d’un peuple qui ne pense pas que le prestige national passe par l’acquisition de ce type de pouvoir militaire. Mais cette explication culturelle ne suffit pas : au sein de l’armée, des oppositions divergentes se manifestent. Au sein du parti social-démocrate, quelques personnalités vont bousculer les indécis et notamment la fédération des femmes de la social-démocratie qui va être rejointe par l’association des jeunes sociaux-démocrates. Dès 1958, un groupe d’action contre l’arme atomique suédoise (AMSA) initié par des intellectuels se mobilise sur tout le territoire. Le débat fait émerger dans la société civile le plus important mouvement populaire que le pays ait connu. L’opinion publique va basculer : alors qu’une majorité de 40% était en faveur de la bombe en 1958, 69% des sondés se disent opposés à un arsenal nucléaire en 1967. 

F. W. de Klerk 2012Que ce soit en Suisse, en Suède ou en Afrique du Sud, (sans mentionner les autres), aucun de ces Etats n’est passé par la ‘case’ abolition ou interdiction, et aucun n’a subi de consigne étrangère ou de pression internationale pour se diriger vers la sortie. Même pas l’Afrique du Sud. A ce propos, l’ex-président De Klerk a démenti la thèse (propagée par le ‘New York Times’) selon laquelle son gouvernement en 1993 était motivé par un seul objectif : empêcher que ces armes atomiques (au nombre de 7) ne tombent entre les mains d’un gouvernement noir. Il a rappelé que l’ANC ne s’en préoccupait pas et ajouté : 'La conviction intime des leaders du pays a pesé plus de poids que la pression internationale'.
Avec l’appui d’un Mandela capable à lui tout seul de faire la différence, De Klerk a pris un virage politique en révisant l’évaluation des menaces. Il a alors soutenu que ‘La sécurité à long terme, pour nous, ce n’est pas la supériorité militaire, mais nous confronter aux enjeux qui sont les nôtres, les enjeux de survie avec toutes les différentes composantes de la société sud-africaine’ . Cette évolution, avec ou sans juges et procureurs, a donc été le fruit d’un combat politique dans un rapport de force entre les populations concernées et une classe qui s’est trouvée contrainte de prendre en compte leurs aspirations. Un phénomène analogue est apparu en URSS sous Gorbatchev : le mouvement en faveur de la transparence (glasnost) et de la perestroïka a débouché sur une remise en cause des forces armées et ces ouvertures ont entraîné de nouvelles priorités sociales avec un programme de réduction des armements.

Le primat du politique

Le cas de l’Union Soviétique ne peut pas être calqué sur celui de l’Afrique du Sud, mais enfin l’URSS a renoncé à une partie de son stock nucléaire et bradé une autre grâce au physicien Thomas Neff du Massachusetts Institute of Technology (MIT) qui fut à l’origine du projet russo-américain, ‘Mégatonnes pour Mégawatts’ ; dans ce cas aussi, la posture militaire a accompagné une nouvelle politique et non pas le contraire. Comme le soutiennent certains experts dont l'allemand Michael Rühle (de la division des défis de sécurité émergents à l’OTAN créée en août 2010 au sein du secrétariat international) : ‘Espérer modifier les postures militaires afin de provoquer des changements politiques ne se matérialise jamais’. C’est plutôt l’inverse. En URSS, de nouvelles conditions politiques et sociales ont permis de disloquer le régime et favorisé le virage entrepris dans le domaine de l’armement. La prise en compte de ces séquences est essentielle.
C’est pourquoi les bouleversements majeurs dans le domaine du désarmement (comme sur le front climatique) s’opèrent en dehors des instances onusiennes. Tout comme les avancées sociales n’ont pas attendu les règlementations de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) !

Les frustrés en voie de radicalisation

ICAN etatdumonde NUKESLes Etats sanctionnés et stigmatisés ont subi le TNP en tant que Traité de Prolifération, (TDF), comme l’a fait valoir Greenpeace (...) au début des années 90. Ces Etats ont aussi été victimes de ce ’Traité de Non Protestation’ selon l’expression de Susan Watkins. Cette non protestation s’est manifestée dès les années 90, quand la majorité des Etats du Sud (les ‘non alignés’ ou NAM) cède face au diktat des nantis de la bombe (et le bloc occidental en général). En imposant la prolongation indéfinie de ce TNP au-delà de 1995, il s’agissait de neutraliser les revendications des ‘démunis’, leur ôter toute marge de manoeuvres dans les tractations futures. Le forcing a abouti. Les militants anti-nucléaires n’y trouvèrent rien à redire. Toutefois, cette défaite est mal vécue dans le camp anti-impérialiste et parmi ceux pour qui ‘ l'atome perturbateur d'alliances, destructeur d'empires, guérit de la discipline des blocs et relâche les soumissions’ comme le formule alors Régis Debray (colloque de Bellerive, Genève juin 1985) ; en adaptant le credo du Grand Timonier pour qui ‘Sans la bombe atomique, nous ne pouvons pas nous libérer de l’oppression’ (1956).
Cette posture peut sembler dépassée mais, si l’abstinence ne convient pas à tout le monde, la contrainte ne peut s’opérer à n’importe quelle condition. Les thérapies de choc à l’encontre de l’Irak ou de la Libye, labellisés ‘mauvais élèves du désarmement’, soulèvent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. Elles ont été appliquées pour tordre le coup à la thèse de G. Perkovich pour qui ‘il n’existe pas dans l’histoire de cas d’un pays qui abandonne son arsenal pour se plier à la pression internationale, même pas un’. Mais nul ne peut faire abstraction des Etats en état de ‘privation nucléaire’ et qui se sentent floués. Les promesses non tenues sont vécues comme des trahisons. C’est ce qui s’est passé en Libye. L’Occident s’était engagé à récompenser Kadhafi s’il renonçait à son programme nucléaire, mais au lieu de le gratifier, avec de nouvelles incitations, il fut évincé et le pays dévasté. On comprend mieux pourquoi la Libye ne figure pas dans la liste des 133 qui soutiennent le traité d’interdiction. Qu’on les traite de rétros, ringards, voire de ‘nazis’ (cf. les propos de Beatrice Finh) montre à quel point certains ne mesurent pas le degré de ‘Haine de l’Occident’ comme dirait Jean Ziegler. Au-delà de l’esprit de vengeance se profilent de nouvelles politiques jusqu’au boutistes qui font le lit des nouveaux adeptes, qu’on pourra qualifier d’Etats nucléaires radicalisés. Leurs dirigeants et une partie de leurs opinions publiques sont convaincus que le Libyen ou/et l’Irakien n’aurait pas subi le sort qu’ils ont connu s’ils avaient disposé de l’équivalent de ce que brandit Kim Jong Un…

Le regret, l’aigreur et la rancune se manifestent aussi du côté de l’Ukraine et la Biélorussie. Leurs dirigeants estiment qu’ils ont perdu au change lorsqu’ils ont bradé (des 1991 à 1996) leur stock d'armes nucléaires stratégiques, un stock qui dépassait celui de la Grande-Bretagne, la France ou la Chine. Pour compenser leur sacrifice, Washington, Londres, Paris et Moscou leur avaient promis des garanties de sécurité. Mais le jour où l’Ukraine a été menacée dans son intégrité territoriale, les garanties se sont évanouies.

Bref, la démarche pro-abolitionniste d’ICAN a été menée selon des règles (d’interdiction) qui ne tiennent pas compte de la diversité du monde et de sa complexité. Comme nous l’enseigne l’histoire des repentis du nucléaire, modifier les postures militaires ne provoque pas de changements politiques ; ce sont les changements politiques qui permettent de modifier les postures militaires. Et la privation forcée du nucléaire militaire peut être un faux gage de sécurité.

B.C.