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Géopolitique et développement durable

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irradies150Les Français sauront mettre à profit ces contradictions en aménageant discrètement leurs propres sites d'expérimentation. Pierre Mendès France, comme il le raconte dans ses Mémoires, a réalisé un parcours d'équilibriste : tout en étant "naturellement hostile" à ce type d'armement, "dont les inconvénients de toutes sortes n'étaient que trop évidentes", il n'a pas pu se permettre de déplaire à ceux qui voyaient dans l'atome une forme de reconnaissance. Devant l'ONU, à New York, Mendès France s'est trouvé confronté à un dilemme. Il confiera plus tard : lorsque je suis allé en Amérique en novembre 1954, je désirais proposer à l'Assemblée Générale des Nations Unies l'interdiction des explosions atomiques expérimentales (..) J'ai renoncé à déposer sur le bureau des Nations Unies le projet préparé. Je l'ai regretté plus tard, puisque l'interdiction a finalement été décidée sans que la France y ait eu le moindre mérite (et sans même qu'elle s'y associe et la respecte)".
Lorsque les deux "Grands" se sont mis d'accord en 1958 pour respecter un moratoire sur leurs essais atmosphériques, la France s'est évidemment insurgée.

Elle a accusé le "condominium" et a endossé le rôle de la victime d'un complot ourdi par Moscou et Washington. Selon Paris, le Traité de Moscou n'était qu'"un accord de non-armement des pays désarmés". Politiquement, le discours a été 'payant' puisqu'il a conforté le cocorico français. Mais ce qui devait arriver arriva. Le 13 février 1960, Paris a procédé à l'explosion de la bombe "Gerboise Bleue", nom de code 'M1' une bombe au plutonium qui dégage une énergie de 60 à 70 kilotonnes, soit 4 à 5 fois la bombe de Hiroshima. L'essai s'est déroulé à Reggane, dans le Sahara, sur un territoire aussi vaste que le cinquième de la France. Sans Ètat d'âme, Paris a fait voler en éclats le moratoire que s'imposent les deux "Grands". A en croire les dirigeants français, ce moratoire ne les concernait pas, (à l'image d'un adolescent qui ne se sent pas concerné par le code de la route, sous prétexte qu'il est trop jeune pour avoir un permis de conduire.) De Gaulle se moquait des retombées, c'est le cas de le dire, y compris la reprise possible des essais par Moscou puis par Washington. "Si quelques Etats, dans un mouvement fâcheux que je qualifie d'hystérique, nous accusent aujourd'hui, avec une deux centième explosion, de détruire la race des hommes, nous n'avons qu'à les considérer avec l'ironie qui convient".
Andrei Sakharov et certains de ses collègues sont néanmoins parvenus à convaincre Nikita Krouchtchev d'accepter de signer le Traité d'Interdiction Partielle des Essais nucléaires ; mais, en réalité, la signature du Traité de Moscou de 1963, qui engageait les trois puissances nucléaires déclarées (Etats-Unis, URSS et Royaume-Uni), est intervenue à un moment où l'hégémonie des puissances mondiales se trouvait remise en cause à l'intérieur de leur camp respectif. Les Français ont estimé que les mesures de limitation des armements prises par les "Grands" n'avaient rien à voir avec du désarmement. Ce qui n'est d'ailleurs pas totalement faux. "Il n'y a qu'une chose qui compte, déclare de Gaulle lors d'une conférence de presse le 15 mai 1962, c'est le désarmement". Autrement dit, il fallait relativiser l'arrêt des essais atmosphériques. Si l'on en croit Bertrand Goldsmith, l'un des pionniers de l'énergie atomique, et qui occupera plus tard le poste de président de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA), le Traité de Moscou fut "un traité pour empêcher les pays non-armés de s'armer". A la même époque, l'autre candidat au nucléaire, la Chine dénonçait par la voix de Mao "cette farce destinée à duper le monde".
Dans les années 80, la France a pu se flatter d'être l'un des rares pays membres - avec les Etats-Unis - à voter systématiquement contre les résolutions en faveur d'un traité d'interdiction totale des essais (CTBT).Avec panache, elle a joué le rôle du petit dernier prêt à désarmer, si tant est que ses aînés daignent montrer le bon exemple. Cela lui a permis de temporiser puisqu'on constate que le nombre des essais nucléaires français - souterrains - dépassait en 1989 le nombre des explosions soviétiques.

Le prétexte des vérifications

Au début des années 90, Paris s'est justifié en expliquant au sein de la Conférence du Désarmement que les mesures de vérification de l'arrêt des essais n'étaient pas adéquates. A partir de 1992, la France s'est obstinément refuser à signer un chèque en blanc pour le CTBT. Elle l'a fait avec d'autant plus d'assurance qu'elle venait de s'imposer, le 8 avril 1992, un moratoire d'un an, couronnant ainsi une diplomatie novatrice, conformément au Plan français du désarmement que le président François Mitterrand avait dévoilé, en juin 1991, dans l'indifférence générale. Non, affirmait-on à Genève, il n'était pas question de signer un traité "dans la précipitation", même si les Américains sont "obsédés par l'arrêt des essais". Mais la "crédibilité" de la dissuasion française impliquait-elle forcément la poursuite des essais à Moruroa ou Fangataufa ? L'argument était d'autant plus irrecevable que le traité visait justement à empêcher l'amélioration qualitative des têtes nucléaires. Paris s'est donc contenté de dire haut et fort, comme elle le fit lors de la convention d'interdiction sur les armes biologiques de 1972, que les méthodes de vérification n'étaient pas au point. Or, la réalité n'est pas venue confirmer cette thèse, comme en attestent les conclusions des groupes de travail Pugwash. Leur projet de texte sur le contrôle et la vérification des essais nucléaires souterrains incluait l'idée de "boîtes noires" contenant un dispositif sismique destiné à détecter les explosions. Il a été mis au point par l'Américain Alex Rich et le physicien soviétique Igor Tamm. Le mouvement informel Pugwash peut donc revendiquer, du moins partiellement, la paternité de l'élaboration du CTBT. On ne s'étonnera donc pas que Pugwash s'est vu décerner le Prix Nobel de la Paix en 1985.

Le rapport René Galy Dejean

En 1993, la France n'était toujours pas convaincue des bien-fondés de l'arrêt définitif des essais. Le rapport du député René Galy Dejean caractérise bien l'état d'esprit du moment : "Si les Etats-Unis s'imposent à eux-mêmes de figer leur arsenal nucléaire, ils refusent l'idée que d'autres nations, dont la France, profitent de cette période pour se hisser à leur niveau. Comme c'est le cas pour les accords START, il leur faut "figer" la différence avec les autres nations et donc les empêcher de moderniser leurs forces nucléaires. Il est clair que cette volonté de progrès en matière de contrôle vise beaucoup plus des nations comme la nôtre que les Etats "émergents", puisque ces derniers peuvent réaliser des armes nucléaires à fission, du type de celles que nous possédons dans les années soixante, sans réaliser d'essais nucléaires.
La France n'a pas su capitaliser ses propres atouts. La faute en incombe au président Jacques Chirac qui, après avoir ordonné une série d'essais en 1995, a voulu faire amende honorable, afin de faire taire le tollé suscité sous toutes les latitudes par cette reprise. Quels que soient les motifs qui aient poussé le Président à cette démonstration de force - était-ce pour faire plaisir au lobby du C.E.A ? ou pour asseoir son pouvoir à l'Elysée'? ("appuyer sur le bouton", comme on dit vulgairement), la France a opté pour la fermeture définitive de ses sites dans le Pacifique Sud. Dans l'entourage du Ministère français de la Défense, on considère aujourd'hui encore (2002) que si Jacques Chirac n'avait pas fanfaronné avec "sa" dernière campagne de tirs, s'il n'en avait pas fait un règlement de comptes personnel vis-à-vis de son prédécesseur - qui avait prédit qu'une reprise était politiquement insoutenable - la France aurait pu s'autoriser quelque souplesse ; en admettant que l'état radioactif des atolls le permettait, elle aurait pu conserver "sous le coude", en jachère, un site au moins dans les îles de la Polynésie. Aujourd'hui, la France ne peut plus faire marche arrière, et ce quel que soit l'avenir du CTBT. La mauvaise conscience au service d'une politique est loin de s'avérer payante. La France a fait un pas que les autres membres du club nucléaire se sont bien gardés de franchir. Paris s'est fait piéger, piéger par son zèle pacifiste de dernière minute.
 "Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que le processus de réduction des arsenaux nucléaires gagnerait en efficacité à être négocié à la Conférence du désarmement",  déclara le représentant de la France le 17 juin 1999. A bon entendeur, salut !

 B.C.

aliasnucExtraits de 'Le nucléaire dans tous ses Etats', éditions Alias etc, 2002