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Géopolitique et développement durable

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sipriLa lecture des rapports du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), créé par A. Myrdal fut un passage obligé durant la guerre froide. Les données du SIPRI sont-elles fiables ? Les tableaux, aussi denses que les annuaires de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), permettent de repérer les investissements des uns et des autres sur ce marché florissant, un marché dont les promoteurs affichent parfois un label vert comme lors des Salons du Bourget, de Farnborough, Eurosatory, Euronaval et ailleurs. Des Salons vilipendés régulièrement par ceux qui réclament à la fois (et avec une vraie fausse logique) l’interdiction de ces expositions et une totale transparence de la part de la Grande Muette.

L'annuaire du SIPRI, c'est aujourd’hui le pendant de Regards sur la Terre, cette collection dirigée conjointement par l’AFD, l’IDDRI et l’institut indien TERI, (présidé par Patchauri, l’ex-patron du GIEC. La sortie annuelle (au mois de juin) de ce rapport rythme la vie des chercheurs de tous les think tanks stratégiques dans le monde. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur chaque système d’armes et par catégorie figure dans cet annuaire prestigieux, mais n’exagérons rien. Comme le font remarquer Jean-François Guilhaudis et Julien Malizard, il y a matière à ne pas s’en contenter, voire à s'en méfier. Car prendre en compte les dépenses de défense exige qu'on s'entende sur ce que la défense recouvre. Ces dépenses devraient inclure toutes les dépenses de sécurité, celles qui touchent à la police, à l’anti-terrorisme, à la sécurisation des points sensibles à la cybersécurité, et aussi à ce qui relève désormais de 'la protection-militarisation des frontières'. Et au-delà. 

Le marché des frontières militarisées

Le Transnational Institute d'Amsterdam et l’organisation de recherche néerlandaise StopRESEAU FRONTEX Wapenhandel et qui est membre du réseau européen ENAAT ont publié un rapport sur la manière dont les fabricants d’armes tirent profit de la crise migratoire en Europe. Le marché de la sécurité-aux-frontières, des ‘smart borders’ ou frontières intelligentes explose. Estimé à 15 milliards d’Euros en 2015, il pourrait atteindre plus de 29 milliards d'euros en 2022. Depuis 2002, l’UE a financé 56 projets en matière de sécurité et contrôle aux frontières.
Les équipements achetés ou ‘améliorés’ via l’argent du Fond pour les frontières extérieures comprennent : 54 systèmes de surveillance des frontières, 22.347 unités d’équipement pour la surveillance des frontières et 212.881 unités d’équipements pour les contrôles ;

Le lobbying pour les 'smart borders'

Parmi les principaux acteurs du complexe européen de la sécurité, les entreprises d’armement. Orlando, Thales and Airbus font partie de la bande des quatre, les quatre principaux vendeurs d’armes européens, actifs sur le marché du Moyen Orient et d’Afrique du Nord et dont le chiffre d’affaires en 2015 s’élevait à 95 milliards d’euros. Orlando et Airbus ont été les principaux bénéficiaires de contrats de l’UE pour renforcer les frontières. Ces industriels au-dessus de tout soupçon ont réussi à capter 316 millions d’euros de subvention pour la recherche en matière de sécurité, la définition des programmes, leur mise en œuvre. Parmi eux, Thales and Safran, ainsi que le géant technologique Indra. Safran est en première ligne pour remporter les appels d’offres et mettre en place les fichiers de passagers aériens en Europe. Morpho, sa filiale sécurité, gère déjà deux marchés : celui de la France et celui de l’Estonie. Au dernier salon de Milipol, la société Morpho a exhibé l’installation-type d’une frontière hyper sécurisée : "Là, c’est une machine de reconnaissance par l’iris. Pour le moment, nous en avons surtout vendues en Asie, mais ça va venir ici . Il présente la porte ‘intelligente’, un sas de verre capable de vérifier votre identité en moins de 20 secondes, soit deux à trois fois plus vite qu’aujourd’hui, lorsque vous avez affaire à un douanier derrière son guichet". Pour les portes automatiques, outils de reconnaissance faciale ou d’empreintes digitales au port de Cherbourg, à la gare du Nord et à l’aéroport international de Roissy, le citoyen français est redevable à Morpho qui a fourni le matériel.

Quant au géant italien de l’armement Finmeccanica, qui se dénomme Orlando depuis le 1er janvier 2017, il a identifié les “systèmes de contrôle et de sécurité aux frontières’ comme l’un des principaux facteurs de développement en termes de commandes comme de profits.

L’Organisation Européenne de Sécurité (EOS) est une autre institution qui mérite le détour et dont le lobbying n’échappe à personne à Bruxelles. Elle comprend Thales, Orlando, Airbus, mais pas que : on retrouve aussi EADS, ALCATEL-LUCENT, DASSAULT-AVIATION, SAGEM, BAE, SAAB..
Officiellement, voici ses domaines d’expertise :
La Protection des frontières
La Gestion des crises – Protection civile – Réponse aux situations d’urgence
La Protection des infrastructures/réseaux critiques interconnectés
La Sécurité des transports de personnes, de fret et de biens
La Sécurité des Technologies de l’Information et de la Communication (ICT)
Les Common processes, évaluation des risques et planification des contingences
La Gestion de l’identité (personnes et biens financiers) biométrie et traçabilité inclues
L’Image opérationnelle commune (COP) pertinente, fusion des données, intelligence et surveillance
Le rapport du TNI illustre cette convergence croissante entre les leaders politiques européens qui cherchent à militariser les frontières et les principaux contractants en matière de défense et de sécurité qui fournissent ce ‘service’. ll ne s’agit pas seulement de conflits d’intérêt ou de profiteurs de la crise, il s’agit de la direction que prend l’Europe en ce moment critique. 

P.S. un résumé du SIPRI Yearbook en français est disponible grâce au GRIP de Bruxelles 

B.C.