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Géopolitique et développement durable

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 DRAPEAU UEL'attribution du prix Nobel de la paix 2012 à l'Union Européenne rappelle à une Europe mal-aimée que la paix l'est encore davantage. S'il s'agissait de récompenser un combat victorieux pour la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l'homme, le Comité Nobel aurait pu faire mieux. 

 

L'honneur perdu d'Alfred Nobel

D'ailleurs, les pacifistes norvégiens ont de la peine à avaler la couleuvre. Parmi eux, le juriste Fredrik Heffermehl. Il vient de publier un ouvrage sur les vraies intentions de Nobel (*). Depuis que le président Obama s'est vu remettre cette distinction prestigieuse, Heffermehl ne décolère pas. "La majorité du Storting (parlement norvégien) a volé l'argent destiné aux pacifistes" s'insurge-t-il. L'avocat, qui est aussi membre du Bureau International de la Paix à Genève (**) a fait ses comptes : de 2003 à 2011, 13 prix sur les 14 n'étaient pas justifiés et ne correspondaient pas à la vision d'Alfred Nobel. L'avocat a donc décidé de porter plainte.

Il en veut au président du comité Nobel, son compatriote, Thorbjorn Jagland, le patron du jury. Celui-ci détient d'ailleurs une deuxième casquette : il préside aux destinées d'une autre institution européenne, le Conseil de l'Europe. C'est là que 47 peuples du continent tentent, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, d'entonner l'hymne à la joie, mais ils se sont faits ravir la vedette par les 27 adeptes de la rigueur budgétaire, dont certains sont entrés dans l'U.E. grâce à un visa OTAN en bonne et due forme.
A présent, Heffermehl a repris son bâton de pèlerin. Il estime qu'il y a eu détournement du prix le plus important du monde au profit des adversaires politiques de Nobel. Il veut mobiliser pour restaurer un prix Nobel au service des 'défenseurs de la paix', sous-entendu : les vrais. Et qui sont les responsables de ce détournement ? Les travaillistes à Oslo. Ils ont absorbé dans une coalition le parti de la gauche socialiste, le seul parti qui avait pour programme de faire sortir la Norvège de l'OTAN. A l'en croire, le parlement s'est, au fil des décennies, attribué ce prix pour servir ses intérêts, son prestige et la politique extérieure favorable à Washington. Le juriste en profite pour accuser son gouvernement d'être complice de plusieurs crimes internationaux, y compris l'attaque de la Serbie en 1999 ; il accuse aussi Oslo de ternir l'image du pays, en accroissant les exportations d'armes norvégiennes de par le monde. Avec l'attribution du prix à des saigneurs de la guerre économique qui viennent d'imposer de nouvelles sanctions à l'encontre des Iraniens pour punir Téhéran d'enrichir de l'uranium, Heffermehl se demande qui va demain endosser l'uniforme de la paix !

 

Aux origines ...avec Bertha Von Suttner

bertha-voin-suttnerOn pourra toujours se consoler en se disant que le père de la dynamite était lui aussi dans des contradictions. Sauf que. Sauf que ...Alfred Nobel a dédié ce prix à la personne qui aura fait le travail le plus grand ou le meilleur pour la fraternité par les nations, l'abolition ou la réduction des armées permanentes, la réunion et l'organisation du congrès de la paix. Ceci figure dans son testament. En rédigeant ces phrases, avenue Malakoff à Paris le 27 novembre 1895, Nobel rendait alors hommage à une grande dame, féministe avant l'heure : l'autrichienne Bertha Von Suttner, cette fanatique de la paix, qui fut le grand amour de sa vie. Pour satisfaire celle-ci, il n'hésita pas à financer son comité de Paix à Vienne ; un travail qui fera d'elle la lauréate du Nobel en 1905.
Si le testament est réinterprété aujourd'hui, il n'en a pas toujours été ainsi. Certes, le jury n'a jamais honoré le héros de la non-violence que fut Mahatma Gandhi ou Louis Lecoin qui, par sa grève de la faim, obligea De Gaulle à reconnaître un statut aux objecteurs de conscience. Mais le comité Nobel n'a pas (toujours) failli à sa mission en récompensant des personnalités telles que Aristide Briand (1926) qui prêcha le désarmement général ou encore le pasteur protestant et médecin Albert Schweizer, (1952) qui s'éleva contre les essais nucléaires depuis son hôpital de Lambaréné ; ou encore Léon Jouhaux (1951) qui, en 1900,  participa à une grève dont l'enjeu était l'adoption d'une convention contre le recours aux gaz chimiques.
Alfred Nobel n'a pas voulu entrer dans la postérité pour son invention de la dynamite. Si l'on se réfère à son testament, il n'aurait sans doute pas applaudi la sélection du comité Nobel pour 2012. Il y a des récompenses dont on pourrait se passer.

 BC, dans 'Charlie', 24 Octobre 2012, sous le titre 'Un Prix Nobel Galvaudé'. 


 

Notes

(*) The Nobel Peace Prize – What Nobel Really wanted
(**) Détenteur du Prix Nobel en 1910