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Géopolitique et développement durable

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Depuis 2016, le concept d'autonomie stratégique de l'Union Européenne est devenu incontournable et rencontre un premier test de crédibilité dans les débats autour de la modernisation du système de dissuasion nucléaire de l'OTAN. Ce système sera-t-il remplacé par une coopération franco-allemande ? Ou bien sera-t-il renforcé au bénéfice de l'OTAN et des États-Unis ? Cet article analyse les enjeux de ce débat stratégique et propose quelques scénarios sur son issue possible. Ce faisant, il dessine les contours d'une stratégie européenne de désescalade nucléaire qui doit demeurer un horizon souhaitable pour penser la dénucléarisation du continent.


Quelle stratégie ? 
En juin 2016, la Haute Représentante pour l’Union Européenne, Federica Mogherini, a présenté les contours de “l’autonomie stratégique européenne”, véritable pièce maîtresse de la stratégie globale de l’UE. Cette présentation fut relayée en 2017 par le président Emmanuel Macron, dans son discours à l’université de la Sorbonne sur le futur de l’Europe. Un consensus semble s’établir : l’Europe est contrainte de se défendre avec ses propres moyens, à faire valoir sa propre diplomatie pour négocier et peser sur la course aux armements. Elle ne peut plus se contenter d’être une simple puissance économique, forte de son ‘soft power’. 
Ces initiatives semblent plébiscitées. D’après un sondage réalisé par la Commission européenne, entre 60 % et 80 % des citoyens (membres de l’Union) estiment que l’UE doit définir sa politique étrangère de façon indépendante de celle des États-Unis. Cette montée en puissance de l’Europe de la défense, présentée comme contrepoids à la désinvolture de Washington, comporte un risque : la résurgence d’une certaine forme de militarisme européen. Dans ce contexte, quelle place pourrait avoir la puissance nucléaire dans la stratégie globale de l’UE ? Les États-Unis envisagent en effet de moderniser ou de retirer le système de partage des armes nucléaires (‘nuclear sharing’), installé sur le sol européen pendant la Guerre Froide. Si ce système leur permet depuis 1957 de garantir la crédibilité du dispositif américain de dissuasion nucléaire, un débat s’est engagé depuis l’année dernière pour déterminer s’il devait être maintenu ou remplacé par une coopération européenne en matière nucléaire. Le couple franco-allemand ferait un bon candidat pour prendre cette lourde responsabilité, assumée aujourd'hui par l’OTAN.

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suede brochure guerre 4Entre le 28 mai et le 3 juin, les autorités suédoises expédient la brochure ‘En cas de crise ou de guerre’ à 4 millions 800.000 foyers (pour 10 millions de Suédois). Objectif ? Expliquer aux habitants comment se comporter en cas de conflit. Ce livret fournit des instructions détaillées sur les moyens de satisfaire les besoins élémentaires (trouver de l’eau et de la nourriture, se chauffer) ainsi que sur l’attitude à avoir en cas de cyberattaques.
Comme l’explique une responsable de la Swedish Civil Contingencies Agency : ‘Toute la société doit être préparée en vue d’un conflit, pas seulement l’armée’. ‘Nous n’avons pas utilisé de mots tels que ‘défense totale’ ou ‘haute alerte’ depuis 25-30 ans ou plus. Donc, les connaissances parmi les citoyens sont très faibles’, fait remarquer l’Agence. En effet, la dernière fois qu’une telle initiative a eu lieu en Suède remonte à… 1961.

Le remake d’un scénario suisse

LIVRE ROUGE DEFENSE CIVILLes instructions et conseils de la brochure suédoise de 2018 font terriblement écho aux avertissements du petit livre de couverture rouge intitulé ‘Défense Civile’, distribué à tous les ménages suisses en 1969. Dans l'esprit de la Défense nationale spirituelle, il entendait enseigner au bon peuple les rudiments du comportement à adopter pour parer toute menace extérieure sur le pays. Conçu et rédigé par l'officier d'état-major Albert Bachmann, il fut publié par le Département fédéral de Justice et Police, (le même ministère). L’accueil qui lui fut réservé n’était pas prévu : la gauche cria au scandale, des exemplaires furent brûlés devant le Palais fédéral à Berne.
Mais n’exagérons rien : ces incidents n’ont pas empêché le Département militaire (DMF) de confier à Albert Bachmann dès 1973, la réorganisation des services secrets. Quant au manuel ‘Défense civile’, il a connu le succès hors des frontières helvétiques. Il en existe par exemple des versions japonaise et égyptienne. L’Espagne fasciste du général Franco a tenté d’acheter les droits de traduction malgré l'opposition d'Albert Bachmann, le ‘James Bond de la Suisse’, (pour reprendre l'Irish Times), mort à Cork en avril 2011. 

Lire la suite : Un Suédois averti en vaut deux

Cover Book PeSDC Avril2017 light

Faciliter la recherche et l’innovation technologique de la défense, planifier les achats en commun, développer la mobilité militaire… c’est bien. Inciter les pays, les industriels, les instituts de recherche à coopérer entre eux, ce peut être souhaitable. Mais cela ne fait pas en aucune façon une Europe de la défense. Et c’est même dangereux, si cela devient la seule piste d’évolution.
Un déficit d’investissement inéluctable
Qu’il y ait un déficit de financement de la défense en Europe dans les États membres, c’est un fait, un fait inéluctable. Que l’industrie européenne soit clairsemée, fragmentée, c’est aussi un fait. Mais de là à prétendre que cette consolidation industrielle permettra à la fois de consolider la robustesse de l’Europe sur la place mondiale (pour qu’elle ne soit plus seulement un instrument du soft power) et à satisfaire l’opinion publique, il y a un pas qu’il est difficile de franchir. On semble, ici, confondre l’outil et l’objectif.

Que veulent les citoyens européens ?

Certes, la sécurité et la défense européennes figurent en bonne place parmi les priorités des citoyens. Mais on ne peut pas déduire de cette assertion que les citoyens réclament une industrie de la défense forte, qui exporte des armements de façon dynamique partout dans le monde (1). Ce qu’ils réclament, surtout, c’est de la sécurité.

Lire la suite : L’Europe, quel numéro de téléphone ?

Banksi Colombe 520x245Selon Gorbatchev, (cf. Time Magazine, dès janvier 2017), le monde est saturé et dépassé par les problèmes ; les hommes politiques semblent dans la confusion et perdus. Aucun problème n’est plus urgent aujourd’hui que la militarisation de la politique et une nouvelle course aux armements. Inverser cette course doit être notre priorité numéro 1.

La situation actuelle est trop dangereuse. Davantage de troupes, de chars sont acheminés vers l’Europe. L’OTAN et les forces russes autant que des armes qui furent hier encore déployées à une certaine distance sont désormais stationnées à des distances de tir.
Tandis que les budgets nationaux se débattent pour assurer les besoins sociaux élémentaires, les dépenses militaires sont en hausse. On débloque plus aisément de l’argent pour des armes sophistiquées dont le pouvoir de destruction est comparable à celui des armes de destruction massive ; ce qui est vrai pour les sous-marins dont chacune des salves est capable de réduire à néant un continent ; ou encore des systèmes de défense antimissiles qui minent toute stabilité stratégique.
Les leaders militaires tout comme les dirigeants politiques élèvent la voix de façon de plus en plus combative et les doctrines de défense sont de plus en plus dangereuses. Les commentaires et les personnalités des médias s’invitent à ce chœur belliqueux. On a vraiment l’impression que le monde se prépare pour la guerre.

Cela aurait pu se passer autrement

Lire la suite : Un spectre hante l’Europe : la peur

1957-2017 
KIDS war and PEACE1957 ne fut pas seulement l’année de la signature du Traité de Rome. 1957 fut le témoin d’initiatives en vue de nucléariser le continent. Le président D. Eisenhower annonça son intention de stocker des armes nucléaires tactiques (ANT) en Europe, au cours d'un sommet de l'OTAN. Objectif : délocaliser la bombe made in the USA. Le général Norstad confirma cette décision le 27 février 1957. Pour lui, 'il est essentiel, sur le plan strictement militaire, que les forces de l'Allemagne fédérale, en plein développement, soient équipées d'armes atomiques, à la fois pour la sécurité de l'Allemagne et pour la sécurité de l'OTAN'. 

Cette offensive U.S. fut accueillie par une résistance anti-nucléaire, populaire et diplomatique.

Adam RapackiDu côté ouest-allemand, des membres de la communauté scientifiques lancent le 12 avril l’Appel (ou Manifeste) de Göttingen. ‘Pour un petit pays comme la RFA, nous croyons qu’aujourd’hui, la meilleure manière d’assurer sa protection et de favoriser la paix mondiale est de renoncer expressément et volontairement à la possession d’armes atomiques en tout genre’. En octobre 1957, juste avant le lancement de Sputnik, le ministre polonais des Affaires Etrangères Adam Rapacki (cf. photo) expose, devant l’Assemblée Générale des Nations Unies, un plan qui prévoit d’interdire à la Pologne et à la Tchécoslovaquie de produire et de stocker des armes nucléaires si, simultanément, les deux Etats allemands (RFA et RDA) en font autant. Le projet polonais (qui constituera l’ossature pour d’autres zones exemptes d’armes nucléaires dans le monde) est favorablement accueilli par la Belgique, le Canada, la Norvège et la Suède (ce dernier ne faisant pas partie de l’OTAN). Que dit la France ? A. Rapacki convoque en décembre 57 l’ambassadeur de France à Varsovie pour le mettre en garde contre les projets d’armement nucléaire de la RFA. Mais la France n'en a cure : elle feint de regarder ailleurs et pour cause : trois ministres de la défense (France, RFA et Italie) signent (le 25 novembre) un protocole concernant la coopération en matière d’armements conventionnels et nucléaires. La ‘désatomisation‘ de l’Europe centrale n’aura donc pas lieu. 

Les fantasmes atomiques de F.J. Strauss

A l'époque, l’un des penseurs de la dissuasion française, le colonel Pierre-Marie Gallois  est chargé de rencontrer le ministre de la défense Franz Jozef Strauss, pour tenter de négocier avec le Bavarois (et son homologue français Maurice Bourgès-Maunoury) les conditions d’une concertation. Au sujet du contenu, il ne sera jamais question d’atome ou de nucléaire, mais plutôt, discrétion oblige, de “ coopération dans le domaine des armes nouvelles ”. Mais qui est cet interlocuteur privilégié ? F.J. Strauss n’est pas un inconnu. En juillet 1952, il est élu président de la commission du Bundestag chargé d’étudier les problèmes de la Communauté Européenne de Défense, la CED. En octobre 1955, il est nommé ministre des questions nucléaires. L’appellation peut surprendre. Certes, il y avait en France à la même époque un secrétaire d’Etat chargé de la recherche scientifique et de l’énergie atomique, Georges Guille, nommé en février 1956. Mais attribuer un ministère des questions nucléaires au sein d'un Etat (l’Allemagne de l’Ouest) censé s’interdire toute fabrication de ces armes est plutôt troublant.

Lire la suite : L’Europe et l’atome : 60 ans d’attirance et de rejet