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Géopolitique et développement durable

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 CREPUSCULE-des-atomes. Bien que Louis Puiseux s'en défende, ('les pages qui suivent ne sont pas un manuel d'initiation au nucléaire et à ses risques'), l'auteur du Crépuscule des atomes nous apprend tout ce que nous voulons savoir sur le nucléaire – et que nous n'avons jamais osé demander. (...) depuis que nos profs de physique nous ont fait apprendre par cœur le tableau de Mendeleev.

Evidemment, l'ex-économiste sait de quoi il parle et, concernant l'accident de Tchernobyl, Puiseux se réfère à une quantité d'articles faisant référence au péril nucléaire que nous avons côtoyés depuis que les centrales existent. Puiseux mentionne l'accident de Kychtym, (Oural du Sud) en février 1958, accident non mentionné dans la liste présentée par l'Institut Français de Relations Internationales dans son numéro spécial intitulé 'Le défi de l'atome'.

A ceux qui préfèrent dormir

A tous ceux qui voudraient dormir tranquilles ou méditer sereinement sur les bienfaits des sociétés électro-nucléaires, ce livre n'est pas à recommander. Si, aux Etats-Unis, plus de 100 réacteurs commandés sont annulés entre 1975 et 1985, et si aucun réacteur nouveau n'a été commandé depuis 1978, la France reste fièrement le pays le plus nucléarisé du monde. En cas de pépin, quelles mesures sont prévues ? Aux Etats-Unis, il est prévu d'évacuer la population autour des centrales dans un rayon de 16 km ; en Suisse, les autorités prévoient 30 km (ce que les Soviétiques ont fait autour de Tchernobyl). En Suède, le rayon va jusqu'à 40 km et même 80 km. En France, il vaut mieux éviter de poser la question...mais on sait que plus de 1.300.000 habitants vivent dans un rayon de 50 km autour de la centrale de Cattenom. Ceux qui espèrent sauver leur peau grâce à la protection civile doivent eux aussi déchanter car 'en cas de contamination du milieu ambiant, il ne suffit pas de se cacher, (...), il faudrait aussi s'abstenir de respirer, de boire et de manger le temps qu'il faut, c'est-à-dire deux ou trois mois pour l'iode, 3 ou 4 siècles pour le césium, 2 millions d'années pour le plutonium (...).

Ceux qui, au sein du PCF par exemple, continuent de condamner les explosions souterraines/sous-marines à Moruroa ou Fangataufa tout en dénonçant les écologistes qui s'en prennent à Creys-Malville (SuperPhénix est une technologie purement française, cocorico) , devraient relire les passages sur l'origine de la bombe française (PP 186-196) et s'interroger sur les responsabilités du programme électronucléaire français en matière de prolifération atomique (Puiseux cite le fameux livre de Pierre Péan, 'Les Deux Bombes', Fayard, Paris, 1982). Mais on pourrait en citer d'autres qui démontrent d'autres complicités.

Il serait trop long de citer toutes les infos que contient l'ouvrage de Puiseux. Notons cependant que l'auteur parvient à parler de ces choses sérieusement et, contrairement aux nucléocrates, sans se prendre au sérieux ; ainsi, à propos du nuage de Tchernobyl, Puiseux écrit : 'il faut que je note cela sur mon petit calepin, se dit le tandem Giraud-Hernu : le jour où il faudra appuyer sur le bouton, il y a intérêt à connaître le sens du vent'! (p. 163). Au-delà du style, Puiseux ne se complait pas dans le réquisitoire et ne s'arrête pas à la dénonciation d'ex-confrères – bien qu'il soit persuadé que la victoire du complexe militaro-atomique est l'œuvre de la bande des 'Corpsards' (surnom collectif des ingénieurs du corps des Mines) et de l'autonomie dont ceux-ci ont disposé par rapport au pouvoir politique (cf. aussi 'les nucléocrates' de Philippe Simonnot et 'Les Deux Bombes' de Péan). Puiseux cède parfois à la tentation du cynisme, (1), mais son livre s'achève sur des propositions et une réflexion plus générale. En matière d'alternative, Puiseux est très clair : 'A court terme, les Français pourraient fort bien, sans dommage pour leur économie, déclasser les 4 vieux réacteurs à graphite et renoncer à l'achèvement de la plupart des 17 réacteurs actuellement en cours de construction'.
La vision de Puiseux dans cet ouvrage publié chez Hachette Littérature, en 1986) est loin d'être pessimiste ; certes, l'exigence du contrôle social de la technologie peut paraître utopique dans des sociétés comme la nôtre. Et pourtant....'si l'on regarde le paysage social au début de l'industrialisation, 'où les pauvres n'avaient pas le droit de vote, où les associations syndicales étaient considérées comme des associations de malfaiteurs' (...), alors qu'aujourd'hui, les syndicats sont reconnus comme des partenaires sociaux de première importance ...' (PP 239), d'autres transformations sont possibles, pronostique Louis Puiseux, même si elles ne verront le jour qu'à la suite de conflits.

Les pages du dernier chapitre intitulé 'Quelle modernité ?' dans lesquelles Puiseux s'interroge sur l'avenir de nos sociétés sont les plus passionnantes du bouquin. Il philosophe sur le pouvoir en se référant (of course) à Montesquieu ; il reprend certaines thèses d'André Gorz ('Le socialisme difficile', éditions du Seuil), sur les nouveaux conflits. Ceux-ci n'opposeront pas principalement les travailleurs de l'industrie au patronat privé, mais 'd'un côté des habitants, des consommateurs, des usagers, des victimes de la pub, et de l'autre, de grandes technocraties publiques ou privées, informationnelles ou industrielles qui n'opèrent plus seulement par l'extorsion de la plus-value, mais aussi par la manipulation des besoins et la canalisation du désir'. (page 239).
Enfin, pour passer à l'ère post-nucléaire, Puiseux ne se contente pas de retracer plusieurs scenarii alternatifs présentés à la Conférence mondiale alternative sur l'énergie qui s'est tenue à Cannes en octobre 1986 ; il écrit : 'la France n'a rien à perdre 'à remplacer ses fantasmes de nucléarisation du monde par une naissance à la véritable modernité, qui est ouverture au divers, à l'étranger, à l'inconscient, au corps, à la féminité, reconnaissance de notre appartenance animale, de nos racines sauvages et de notre constitution imaginaire' (p. 244).
Louis Puiseux sait ainsi preuve d'une pensée plus qu'originale, quasiment révolutionnaire et ce dans un pays où l'on est en panne de projets, un pays dans lequel les élites ont pour seul talent de montrer le chemin qu'il ne faut pas suivre (..)

 B.C., in 2A : Autogestion - Alternative, n° 180 du 15 juin 1987

 

Notes

(1) 'Si la France n'a pas signé le TNP, c'est bien pour se réserver le petit avantage commercial qui permet dans le Tiers Monde de rafler une affaire sous le nez d'un concurrent étranger' (p. 202)