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ted taylor - anti-nuclear physicistHiroshima à l'âge de l'inconscience

Il n'était pas vieux, Theodor Taylor, (1) quand se produisent les explosions d'Hiroshima et de Nagasaki. Il avait 20 ans. Mais le jeune Ted saisit dans cet événement historique deux choses essentielles qui vont bouleverser sa propre existence. C'est à la fois la surprise et l'embarras. Une surprise ? Oui, explique-t-ili je n'avais jamais entendu parler de fission, je ne savais même pas que c'était possible. Embarras ? Bien sûr, et d'ailleurs j'ai écrit à ma mère quelques jours plus tard pour lui dire ne t'inquiète pas Maman, jamais je ne travaillerais sur ces armes terribles. Sa mère qui l'a mise au monde en 1925 à Mexico, méritait bien d'être rassurée. Après tout, elle savait mieux que d'autres que Ted avait un faible pour tout ce qui fait boum et à Mexico, où il passé son enfance (son père dirigeait là-bas le YMCA), les explosifs et les pétards étaient ses loisirs préférés.

A Berkeley, l'événement ne passe pas inaperçu. Les étudiants réagissent. Un petit groupe d'amis dont Ted fait partie, décide de faire circuler une pétition. Objectif : réclamer une grève générale de tous les physiciens du monde. Le texte parvient à Oppenheimer. Il le lit et dit à Ted : 'Ecoute, reprend ce papier, brûle-le, fais comme si tu n'en as jamais eu connaissance, sinon ta vie est fouttue, tu seras étiqueté de communiste jusqu'à la fin de tes jours et alors ... (2). Son professeur vient le trouver et lui promet de lui trouver un job. Comme j'étais jeune marié avec enfant à charge, j'ai été plutôt reconnaissant qu'on me trouve un job à Los Alamos, ce n'était pas n'importe quoi. Le destin est cruel : Ted va ainsi oublier la promesse qu'il a faite à sa Maman....quatre ans auparavant.


L'ascension à Los Alamos

MITWarheads1.x519Une semaine après son admission à Los Alamos, Ted devient complètement fasciné, accroc - addicted à tout ce qui touche à la physique nucléaire. Il est carrément envouté par les démarches intellectuelles liées à l'enseignement de Los Alamos; C'est peut-être dans mes gênes , s'excuse-t-il mais en tout cas je suis fasciné par une explosion, par l'explosion extrême surtout et ce que çà implique en terme de vélocité, de vitesse et d'intensité ... Tout en osant la comparaison avec l'effet de la cigarette ,il ajoute je ne pouvais pas m'en passer . Ted se laisse prendre au jeu même si le jeu n'est pas vraiment ludique. Il investit son intelligence dans l'amélioration de la bombe au Pu (3) celle qui avait fait boum à Nagasaki, un certain 9 août 1945. Il va aussi assister à des explosions, des vraies, c'est -à-dire des explosions atmosphériques (4) dont deux dans le désert du Nevada . C'est une expérience unique admet-t-il en rappelant (à l'époque) à qui veut l'entendre que son travail représente le meilleur moyen de rendre les guerres impossibles, tout en ajoutant que l'axiome est perturbé par la guerre de Corée, puis la guerre du Vietnam ....

 

Le projet Orion

L'homme qui a le look de l'américain lambda est un visionnaire. Il rêve déjà d'aller visiter Mars et Saturne. Rien ne semble l'arrêter. A partir de 1956, Ted se trouve ainsi propulsé - c'est le cas de le dire - à la tête du projet Orion.
Un vaste projet, aussi mégalo que les Américains. Sa mission consiste à développer un engin interplanétaire à propulsion nucléaire. C'est d'ailleurs l'époque où certains militaires US envisagent de faire exploser une bombe nucléaire sur la Lune, histoire de montrer aux méchants bolchéviques de quoi le monde libre est capable (5) . Bien avant que nul n'évoque encore le principe de précaution et à l'heure où l' écologiquement correct n'est guère à la mode, les explosions nucléaires dans l'atmosphère et dans l'espace vont être prohibées par le traité de 1963. Le rêve délirant va donc être enterré.
Mais le professeur Taylor, entretemps, est devenu une célébrité. Le Atomic Energy Commission lui décerne un prix. Aux heures les plus sombres de la guerre froide, sa réputation n'est plus à faire. Il devient un grand du nucléaire. Le bricoleur de bombes atomiques n'est pas prêt de prendre sa retraite...

 

Au service du Pentagone – 1964

Le mordu aux armes à fission est capable de renouveler les exploits du projet Manhattan en termes de destruction, mais cette fois en miniature. Il se défonce dans un domaine qu'il maîtrise, qu'il maîtrise à un tel point qu'on disait de lui que c'est l'homme qui connaît le mieux tout ce qui relève de la physique nucléaire ou, comme dirait Robert Jungk probablement le meilleur spécialiste de la construction des bombes atomiques de la génération d'après-guerre (6). Alors, des petites ogives nucléaires, il en fera beaucoup. Combien en a-t-il inventé ? Conceptualisé ? Dessiné? Je n'ai jamais réussi à lui faire cracher un chiffre, il répondait de façon évasive : Oh beaucoup, beaucoup trop . Pour sa défense, il avait coutume de dire C'est un travail collectif, je ne peux pas tout m'approprier . (7) Si le monde a connu la bombe David Crockett qui ne pèse que 25 kilos, c'est à lui qu'en revient la paternité. Mais il ne fut pas du genre à s'en flatter. Le Pentagone sait attirer à lui les grosses têtes et recrute ceux qui savent faire du design, même si le terme peut paraître inapproprié pour des ogives et si ce n'est pas reconnu comme tel. Dès 1964, le Pentagone le charge de surveiller les effets des explosions nucléaires. Et c'est dans cette fonction, à ce poste, qu'il commence à regarder au-delà de son labo, et éplucher des documents. Il se rend compte avec effroi que son pays dispose ( se drogue , se shoote dit-il ) d'un arsenal de 35.000 ogives nucléaires et que celles-ci sont dispersées dans le monde entier, sur les 7 océans et même dans les coins les plus reculés (8). Sorti de son trip , frappé par ce non-sens, il s'aperçoit aussi des mensonges qui entourent ces activités, que ce soit au Congrès, au Sénat. Au milieu des années 60, il se rend à l'évidence qu'il a peut être mieux à faire de son savoir et de ses talents. Il commence à alerter le monde sur les risques de prolifération nucléaire. J'ai compris que je côtoyais l'enfer, j'ai compris à quel point ce que j'avais fait était associé au mal, était vraiment le mal. (evil). Nous sommes en 1966. Ted est en pleine conversion. Il devient un drop out . La carrière nucléaire touche à sa fin.

 

Le cauchemar de la culpabilité

La carrière va le hanter jusqu'à ces derniers jours. Comme tous ceux qui ont manipulé ces engins de l'exterminisme, il éprouve un terrible sentiment de culpabilité, même s'il avoue que c'est très dur d'affronter cette responsabilité dans la destructionii. (9). Il a des flashback, des effets de retour de la mémoire. A chaque fois, je me mets à pleurer, confie-t-il. Cela m'est arrivé en 1986, j'étais à Moscou pour une conférence. Sur la Place Rouge, je me suis mis à éclater en sanglots. Ma guide m'a demandé çà ne va pas professeur ? Elle ne pouvait pas comprendre...j'avais passé des heures et des heures dans mon bureau à Washington... A l'aide d'un compas, je cherchais désespéremment à faire le bon pointage et j'étais désolé si les dégâts prévus par le crayon n'incluaient pas tout Moscou et si j'y parviendrais...
Mais Ted n'est pas du genre à s'arrêter au remords, à se morfondre dans la culpabilité. A partir de 1966, il est convaincu qu'il faut débarrasser le monde de ce Mal et, martèle-t-il devant un micro, c'est ce que je fais depuis m'explique-t-il en 1998. (10). L''expert Taylor va être mêlé à l'inspection des dégâts du nucléaire puisqu'il est (aussi) l'un des membres éminents de la commission sur l'accident de TMI (11) . Il se mobilise surtout contre ce qu'il considère être l'une des plus grandes menaces : la prolifération nucléaire et son dérivé, le terrorisme nucléaire. Sur le premier point, il déclare que il est possible de remplacer le plutonium de qualité militaire par du plutonium de qualité réacteur dans toutes les armes que l'on a fabriquées à n'importe quelle période. Il faut entre 0 et 2 fois plus de plutonium et quelques autres changements. (12) Il insiste sur le fait qu'il y a tout de même 44 Etats qui disposent de suffisamment de Pu pour faire des bombes. Sur le deuxième point, le terrorisme, Ted est bien placé pour savoir qu'un marché noir existe et que les contrebandiers de l'atome existent. Il s'acharne à dramatiser les risques et certains le surnomment alors le pessimiste de service. Ses thèses sur les dangers de la nuclear malevolence (malveillance nucléaire ) feront du bruit bien plus tard. Il va effectuer la première étude en 1971 sur les mesures de protection contre l'usage criminel des produits fissiles, pour le compte de la US Atomic Energy Commission et ce, sur la base de son expérience à l'AIEA. (où il travaille entre 67 et 69). Ensuite, Il va impulser une enquête de plus grande envergure pour la Fondation Ford, en collaboration avec le juriste et spécialiste du désarmement Mason Willrich. Son étude fait alors, aux Etats-Unis, l'effet d'une bombe (13).
Militant au sein du réseau Abolition 2000, qui relie des centaines d'ONG pacifistes à travers le monde depuis 1995, il ne manquera aucune occasion pour pourfendre les puissances nucléaires qui font du recel avec leurs centrales et leurs réacteurs de recherche...

 

L'alternative solaire – 1980

Ce n'est qu'en 1980 qu'il démarre un nouveau projet, le projet Nova. A la Princeton University, il est nommé senior researcher et développe des alternatives à l'énergie nucléaire – L'énergie solaire est un nouveau défi. Le solaire le passionne. Et pour cause : non seulement cela ne le compromet pas moralement mais en plus, les applications de cette énergie sont, à son avis, le seul moyen de nous débarrasser à la fois des énergies fossiles qui réchauffent la planète et de l'énergie nucléaire .

 



appel RUSSEL EINSTEINLa trajectoire d'un être humain n'est jamais banale, certes. Celle d'un scientifique de son envergure non plus, et depuis Einstein, nombreux sont les chercheurs qui ont fait amende honorable et ont utilisé leur savoir pour tenter de changer le cours de l'Histoire. On l'a vu dans le mouvement Pugwash, issu de l'Appel Russell-Einstein. Le parcours de Ted est un échantillon représentatif d'une catégorie d'hommes qui a su dire "non»
Tirer les leçons de ses égarements, prendre exemple sur sa capacité à se remettre en question, c'est peut-être le principal cadeau qu'il n'a pas pu prendre avec lui et qui nous appartient.

BC, Octobre 2004


 

Notes
1) Mort à l'âge de 79 ans, le 28 octobre 2004 à Silver Spring dans le Maryland
2) Déclarations pour le magazine « Voices » service anglais de RFI, 1998; émission sélectionnée au Peace and Human Security Media Festival, New York, en septembre 2002
3) Plutonium
4) Ted explique que l'une des raisons pour lesquelles les essais sont devenus souterrains, c'était aussi afin de les rendre invisibles aux yeux du public
5) En décembre 1959, les Etats-Unis s'apprêtent à faire exploser une bombe atomique pour démontrer leur puissance militaire. Il s'agit du projet A119. cf. lexique)
6) cf. Robert Jungk, L'Etat Atomique, ed Robert Laffont, collection Réponses Ecologie, Paris 1979, p. 186
7) cf. interview emission 'Voices', RFI, op cité
8) cf. le Bulletin of Atomic Scientists (http://thebulletin.org/ )a donné les chiffres
9) lire à ce propos le fabuleux ouvrage de Franco Fornari 'Psychanalyse de la situation atomique', publié aux éditions Gallimard en 1969.
10) Notre dernière rencontre à Genève lors d'un meeting durant la conférence du désarmement sur le TNP
11) Three Mile Island
12) Une info qui n'a été validée par les autorités françaises qu'à partir de 1995
13) Sous le titre de Nuclear Theft : Risks and Safeguards , texte inédit pour ne pas inspirer trop de gens, puis autorisé en 1974.

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