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Géopolitique et développement durable

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Acteurs indignés

SCHWARZENBERGLe monde que nous avons reçu de nos parents, celui des camps de concentration et du mépris de la vie humaine, n’aura pas de mal à être éventuellement légèrement amélioré. Mais ce que nous souhaitons vraiment, c’est donner à nos enfants un monde un peu meilleur.
(…)
Il n’y a peut-être pas d’accouplement plus monstrueux dans le vocabulaire des hommes que celui de ces deux mots ‘raison d’Etat’. Qui paie les armements ? Les Etats. Et avec quel argent les paient-ils, ces armements ?Avec le nôtre, avec le vôtre. Autour de cette table, tous les gens qui appartiennent à des pays développés paient des impôts : 20 à 25 % de leurs impôts sont consacrés à des dépenses militaires ; cela veut dire que vous, moi, des pays développés, passons deux à trois semaines de notre année à travailler pour fabriquer des armes et pour tuer nos semblables. Nous travaillons deux à trois semaines pour fabriquer des armes meurtrières et nous travaillons quelques heures pour éduquer les enfants. Nos enfants sont en droit de nous dire : ‘Pourquoi est ce que vous payez des armes ? Pourquoi est ce que vous travaillez deux à trois semaines pour payer ces armes ? Pourquoi est ce que vous ne demandez pas des comptes à l’Etat ?’’
miro amour dhirondelle 1934Et le problème de l’éducation ? Dans les pays développés, aujourd’hui, l’éducation donnée par l’Etat est une éducation de l’utile, de l’efficace. C’est le siècle où la technologie est sublimée, c’est le siècle où l’on oublie quelquefois un peu la culture du temps passé qui pourtant prépare mieux l’avenir. On a besoin de penseurs et on fait des techniciens et des technologues. Or, en fait – et c’est peut-être un des drames de notre époque – la science, malgré les progrès considérables dont elle est capable, est incapable de se penser elle-même. Ce que je dis est peut-être choquant, et choquant de la part d’un médecin qui essaie d’être un scientifique, mais la science ne se pense pas. C’est heureusement ce qui lui permet d’assurer sa propre démarche. Ce qui ne veut pas dire que la science n’a rien à voir avec la pensée, mais ce qui veut dire qu’entre la science, son exercice et la technique et la pensée elle-même, il existe une sorte de gouffre, et qu’entre la science et la pensée il n’y a pas de pont proprement dit. Il y a une espèce de saut et ce saut, seuls les penseurs et les poètes peuvent le faire.
C’est la raison pour laquelle nos enfants ne doivent pas être éduqués dans le seul souci de l’efficacité, de manière à devenir des outils de l’Etat. Ils doivent être éduqués pour être des individus en eux-mêmes, et il faudrait arriver à faire l’éloge de l’éducation de l’inutile. Il est bon dans un pays qu’on sache qu’à cette heure un petit garçon est entrain d’étudier une langue devenue inutile au sens des gouvernants, comme le grec, ou qu’une petite fille est en train de faire des gammes sur un piano. Car, à la longue, les Etats se trompent, cette éducation est rentable, puisqu’elle apporte à nos enfants la possibilité de mieux comprendre le monde et leur monde qui est aussi le nôtre.
Le progrès n’est pas à attaquer, ni la recherche atomique ni la recherche génétique. La vieille fable d’Esope disant que la langue était à la fois la meilleure et la pire des choses date de plus de deux mille ans. Si bien que les lois qu’on essaie d’établir à notre époque sont des lois fausses contre lesquelles il faut s’élever. Il n’est pas vrai qu’il existe une fatalité de la violence . Il n’existe pas plus une fatalité de la liberté. Le problème, c’est celui du choix.
Ce qu’il faut donc, c’est donner à l’individu les possibilités de son accomplissement. La venue au monde d’un individu est une possibilité de liberté. Et il faut offrir à chacun cette possibilité d’accomplissement individuel. Il est une phrase de Karl Marx que j’aime beaucoup à citer parce que les gens sont toujours étonnés que ce soit lui qui l’ait écrite. Il a écrit ‘Il faut se méfier comme de la peste de tout ce qui met la société au-dessus de l’individu’.
La seule attitude, donc, c’est, puisque nous avons la possibilité de recourir à l’opinion publique, de retrouver le vieux réflexe d’Antigone, le vieux reflexe de la liberté qui consistait à dire non à la torture, non à la pauvreté et non à l’ignorance. Il est vrai que les hommes ne naissent pas égaux, ils naissent différents. Mais, de toute manière, la dimension qu’un homme occupe dans le fleuve du temps est identique pour chaque homme. Et comme le disait Goethe : ‘chaque éternel est éternel à sa place’. 
Alors, quel monde voulons-nous laisser à nos enfants ? Et qu’est ce que nous pouvons faire pour essayer de modifier ce qui va arriver si nous n’y prenons pas garde ? Je crois qu’il faut profiter de la parole qui nous est donnée, car cette parole est contagieuse, comme la liberté; et la meilleure citation qu’on puisse faire pour terminer, c’est celle d’un conquérant célèbre qui a dit au soir de sa vie ‘Il n’y a que deux forces sur terre, le sabre et l’esprit, mais à la longue le sabre est toujours vaincu par l’esprit’.
Leon Schwarzenberg
Contribution sous le titre 'Le choix et non la fatalité' de L.S. à l’ouvrage collectif ‘Quel monde laissons-nous à nos enfants ? publié par l'UNESCO, Paris, suite à une table ronde de juin 1978. Parmi les autres auteurs, Tchavdar Kuranov, de Pugwash Bulgarie, Sean MacBride, Philip Noel-Baker, Aurelio Peccei du Club de Rome, Alvin Toffler, auteur du 'Choc du Futur', Peter Ustinov.

Banksi Colombe 520x245Selon Gorbatchev, (cf. Time Magazine, dès janvier 2017), le monde est saturé et dépassé par les problèmes ; les hommes politiques semblent dans la confusion et perdus. Aucun problème n’est plus urgent aujourd’hui que la militarisation de la politique et une nouvelle course aux armements. Inverser cette course doit être notre priorité numéro 1.

La situation actuelle est trop dangereuse. Davantage de troupes, de chars sont acheminés vers l’Europe. L’OTAN et les forces russes autant que des armes qui furent hier encore déployées à une certaine distance sont désormais stationnées à des distances de tir.
Tandis que les budgets nationaux se débattent pour assurer les besoins sociaux élémentaires, les dépenses militaires sont en hausse. On débloque plus aisément de l’argent pour des armes sophistiquées dont le pouvoir de destruction est comparable à celui des armes de destruction massive ; ce qui est vrai pour les sous-marins dont chacune des salves est capable de réduire à néant un continent ; ou encore des systèmes de défense antimissiles qui minent toute stabilité stratégique.
Les leaders militaires tout comme les dirigeants politiques élèvent la voix de façon de plus en plus combative et les doctrines de défense sont de plus en plus dangereuses. Les commentaires et les personnalités des médias s’invitent à ce chœur belliqueux. On a vraiment l’impression que le monde se prépare pour la guerre.

Cela aurait pu se passer autrement

Lire la suite : Un spectre hante l’Europe : la peur

statuette athena sur son charCela fait bien longtemps qu’on interdit ce que le droit international condamne. Depuis plus d’un demi-siècle ! En effet, la résolution 1653 sur l’interdiction de l’emploi des armes nucléaires date du 28 novembre 1961. Elle fut adoptée par 55 voix contre 20 (dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France) et 26 abstentions. Selon certains juristes comme Roland et Monique Weyl, ces campagnes (pour l’interdiction) sont rétrogrades dans la mesure où l’arme doit déjà être tenue pour interdite, indépendamment du bon vouloir de tel ou tel Etat de signer ou ratifier un traité ou une convention, un argumentaire qui figure dans l’ouvrage ‘Sortir le droit international du placard’ (éditions CETIM, Genève, octobre 2008).

Les nostalgiques de l’Appel de Stockholm 

STOCKHOLM APPEALDans le discours des abolitionnistes, on retrouve la volonté d’interdire ce qui est interdit et de placer cette interdiction dans un décor de fin du monde. Le bombardement sur Hiroshima est simulé sur des villes comme Lyon ou Rotterdam ; ces scénarii catastrophe sont-ils d’actualité ? Ils font écho aux images de désolation de New York avec la Statue de la Liberté échouée sur une plage, qui renvoient au film la Planète des Singes. Un film qui remonte à 1968, date de sortie de la toute première adaptation cinématographique du roman de Pierre Boulle qui fit sensation en 1963. Ils ont certes le mérite de souligner qu’il s’agit d’opérations de terreur à grande échelle. Comme le disait Dietrich Fischer (cité par David Adams) : ‘We must end that double standard and recognize nuclear weapons for what they are: instruments of terror’. Mais les temps ont changé : l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) avait condamné le nucléaire (militaire) comme ‘la plus grande menace, dans un avenir immédiat, pour la santé et le bien-être de l'humanité’. La résolution, adoptée par une majorité de délégués de 97 nations (et malgré 12 refus dont celui des Etats-Unis) remonte à mai 1983 ! Mais rien ne prédispose l’OMS à présenter demain une résolution sur ce thème. Alors même que le total des victimes aux Etats-Unis, au cours des 7 décennies d’édification de l’infrastructure nucléaire, est 4 fois plus élevé que les pertes américaines dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak ! (des chiffres que nul n’avait prévu en 1983 ! ) 

39Congres Mondial Paix 1Ceux qui reprennent à leur compte la menace qui a sensibilisé 14 millions de signataires de l’Appel de Stockholm  (dont 3 millions en France) se souviennent peut-être de cette mise en garde : ‘Le gouvernement qui, le premier, utiliserait, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre’. Mais cela suppose qu’il y aurait un tribunal et des justiciers vivants et légitimes pour valider le jugement ! 

Lire la suite : Le réseau ICAN – en retard d’un combat


LOGO IPPNWLa campagne pour l’abolition des armes nucléaires ou ICAN fut lancée en 2007 par l’Association des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW selon les acronymes anglo-saxons). La campagne a aussi été reliée en FrancePour ces médecins au service des urgences, les malades que sont les Etats pro-nucléaires - au nombre de 70 ! - méritent des soins intensifs. Mais au vu des symptômes, est-ce bien utile de s’acharner avec pour seule feuille de route un traité international ? Cela supposerait que la maladie atomique puisse être éradiquée quel que soit le terrain, quels que soient le contexte et l’environnement du malade. Or, c’est faux. Toute guérison dépend de nombreux facteurs, y compris le relationnel avec le corps médical, l’ambiance générale à l’hôpital (l’opinion publique) et le moral du patient qui est déterminant. Les médecins traitants sont assez compétents pour savoir qu’aucune prescription n’est valable pour tous les malades ; que les périodes de cure varient en fonction de chaque patient ; qu’il est strictement déconseillé d’administrer le même traitement avec les mêmes doses pour tout un chacun. Alors comment se fait-il que la démarche anti-nucléaire d’ICAN inspirée par des soignants, tourne le dos à ces évidences et ne tienne pas compte de la diversité des Etats et de leurs intérêts ? Certains s’arrogent des responsabilités mondiales, d’autres s’en passent volontiers. Certains disposent d’un ministère des armées (la France), d’autres d’un ministère du désarmement, d’autres ont tenté de lier les deux (de la défense et du désarmement dans le cas de la RDA de mars à octobre 1990). Le Japon s’est doté d’un ministère de la défense dès décembre 2006. A Haïti, le tout nouveau ministre de la Défense prend volontairement soin de ne pas utiliser le mot 'armée' auquel il préfère l’expression 'forces de défense et de sécurité' , en insistant sur le fait que ce sera une institution qui va accompagner le pays dans sa quête vers le développement .

CRISE pviveretA défaut de bien connaître les lignes directrices qui orientent les considérations d’ICAN sur la guerre et la paix, il en est une qui me paraît fondamentale : chaque peuple a sa propre conception de la sécurité. Celui qui procède par traitement indifférencié s’égare sur les critères de connivence. D’ailleurs, le secrétaire général de l'ONU  António Guterres a pris le soin de déclarer qu’’il existe plusieurs chemins pour accéder à un monde sans armes nucléaires. 'J'appelle l'ensemble des États à intensifier leurs efforts pour contribuer à cette vision commune, chacun à sa manière’. Cela peut paraître contradictoire dans une enceinte où l’on prétend assurer des arbitrages par la garde alternée de l’insécurité nucléaire, mais le désarmement nucléaire constitue l’un de ses plus anciens objectifs. Il a fait l’objet de la première résolution de l’Assemblée Générale en 1946. Il est inscrit au programme de l’Assemblée Générale depuis 1959. Aussi pouvons-nous accorder quelque crédit à cette piqûre de rappel d’autant plus que tout traitement indifférencié tel qu’il est conçu par ICAN conduit à des amalgames, des passerelles surréalistes, la confusion des genres.
En reconnaissant humblement qu’un 'ordre' qui ne serait pas fondé sur la terreur nucléaire, brandi par ceux que le hasard du calendrier a propulsé sur le devant de la scène, reste à inventer.
B.C.

 

DLcUjSoX4AAmDbBDepuis 1945, le nombre d'Etats qui ont renoncé à l'aventure nucléaire correspond peu ou prou au nombre de 'prétendants' à l'atome. En ce qui concerne les premiers, les élites au pouvoir se sont donné les moyens d’amorcer une évolution/révolution par rapport à leurs sujets-citoyens et aussi par rapport à leurs voisins ou ennemis. Cette démarche est vertueuse, en raison de leur renoncement et du pourquoi de ce renoncement. Se débarrasser à un moment précis de l’Histoire d’un outil qui devenait un fardeau encombrant ou insupportable est un acte politique et pas seulement un calcul d’opportunités. 

Au Brésil et en Argentine, par exemple, les élites ont frayé leur chemin vers la dénucléarisation et le processus, unique en son genre, s’est joué en duo. Depuis, le Brésil se singularise. Alors qu’il est l’un des rares Etats dans le monde à maîtriser l’ensemble du cycle de l’uranium (extraction, enrichissement), et qu’il ambitionne d’enrichir son uranium pour propulser ses futurs sous-marins, il a inscrit (1988) dans sa Constitution,  l’interdiction de posséder une arme nucléaire . 

Les cas suédois et sud-africain

exits topSi la Suisse a abandonné ses recherches dans la plus grande discrétion en 1985 (après avoir consulté son peuple par referendum en 1962, tel n’est pas le cas de la Suède, comme le confirmeront des représentants qui se sont retrouvés à Helsinki en octobre 2013 à l’initiative des médecins d’IPPNW (Helsinki, octobre 2013). Pourquoi ce pays, techniquement capable d’acquérir la bombe, a-t-il renoncé 25 ans après avoir débuté ses recherches ? Comment est-il passé de l’option nucléaire à la promotion du ‘non’ ? On serait tenté de tout expliquer par le manque d’appétence d’un peuple qui ne pense pas que le prestige national passe par l’acquisition de ce type de pouvoir militaire. Mais cette explication culturelle ne suffit pas : au sein de l’armée, des oppositions divergentes se manifestent. Au sein du parti social-démocrate, quelques personnalités vont bousculer les indécis et notamment la fédération des femmes de la social-démocratie qui va être rejointe par l’association des jeunes sociaux-démocrates. Dès 1958, un groupe d’action contre l’arme atomique suédoise (AMSA) initié par des intellectuels se mobilise sur tout le territoire. Le débat fait émerger dans la société civile le plus important mouvement populaire que le pays ait connu. L’opinion publique va basculer : alors qu’une majorité de 40% était en faveur de la bombe en 1958, 69% des sondés se disent opposés à un arsenal nucléaire en 1967. 

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